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Posté par le 26 Juil, 2017 dans Entrevues | 0 commentaire

Une entrevue avec Emmanuel Chastellière (partie 2 de 2)

Une entrevue avec Emmanuel Chastellière (partie 2 de 2)

 

Par Francesca Robitaille

 

Emmanuel Chastellière est traducteur, notamment d’oeuvres de Chris Evans, d’Aliette de Bodard et de Tad Williams. Il est l’un des cofondateurs du site Elbakin.net, l’un des principaux sites francophones dédiés à la fantasy, créé en septembre 2000. En plus d’en être le webmestre, il y publie plusieurs critiques de livres. En mai 2016, son premier roman fantastique, Le Village, est paru aux Éditions de l’Instant. Sont aussi parues quelques nouvelles, dont « Brasier », un texte de fantasy qu’on peut retrouver dans l’anthologie Routes de légendes des Éditions Rivière Blanche, et « Fly Me to the Moon », qui s’inscrit dans la lignée steampunk de l’anthologie Gentlemen mécaniques des Éditions de l’instant. Plus récemment, ce même éditeur faisait paraître le recueil Célestopol, dans lequel Emmanuel Chastellière propose des nouvelles qui tournent toutes autour d’une cité steampunk basée sur la Lune.

Nous vous proposons donc aujourd’hui la deuxième partie d’une entrevue que j’ai menée avec Emmanuel Chastellière, où nous en saurons davantage sur son expérience en tant qu’écrivain et sur son rapport avec les genres de l’imaginaire et avec les milieux SFF !

 

Si vous n’avez pas encore lu la première partie de cette entrevue, vous la retrouverez ici !

 

À propos de votre métier d’auteur

 

Francesca Robitaille : Ça a dû être excitant pour vous de voir votre roman fantastique Le village nommé au prix Imaginales pour le meilleur roman francophone ! Comment vous sentez-vous face à cette réception positive du public et du milieu ?

 

Emmanuel Chastellière : Oui, ce fut excitant et surtout une vraie surprise pour moi, car je ne m’y attendais pas du tout !

 

Évidemment, pour un premier roman, et encore plus peut-être quand on a passé si longtemps à parler des livres des autres, j’éprouvais tout de même un peu d’appréhension à la perspective de me confronter au regard d’autrui. Mais j’en suis sorti plutôt rassuré.

 

Et je ne dirai pas que j’ai gagné quelques certitudes au passage, car après tout, on ne peut pas plaire à tout le monde non plus, mais oui, bien entendu, je me sens forcément bien lancé pour la suite quand je vois qu’un an après la sortie du roman, les échos le concernant restent en grande majorité positifs.

 

F. R. : Célestopol, un recueil de nouvelles steampunk, vient de paraître. Pour quelqu’un dont le quotidien est très lié à la fantasy, diriez-vous que ces genres sont très différents ? Pourquoi ce passage vers le steampunk ? Y a-t-il une transition en cours dans votre parcours d’écriture ?

 

E. C. : En général, je ne suis pas du genre à mettre beaucoup de barrières entre les genres. Fantasy, fantastique, steampunk… Bon, je ne vais pas nier qu’entre de la Hard Science à la Greg Egan et Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, il existe quelques réelles différences, mais j’ai toujours tendance à penser que les définitions sont faites pour être bousculées.

 

Je ne suis pas sûr que le choix de cette ambiance steampunk soit lié à une transition particulière. C’est simplement le cadre qui m’a paru le plus naturel pour que les personnages qui habitent cette cité – ou bien qui s’avèrent simplement de passage – s’épanouissent. Je ne suis pas certain que l’on ne pourrait pas « transposer » Célestopol dans un autre univers, plus Science-Fiction ou plus Fantasy, avec quelques aménagements.

 

Crédit photo : Mathieu Lauzon-Dicso

 

F. R. : Pouvez-vous nous dire comment est né ce recueil, comment vous vous y êtes pris pour écrire votre cité lunaire ?

 

E. C. : La genèse du projet est finalement assez simple. Tout est parti de la nouvelle « Fly Me to The Moon », publiée dans le recueil Gentlemen mécaniques, dédié justement au genre steampunk. J’ai senti assez vite que je tenais là quelque chose de plus grand que cette seule histoire. De plus… « ambitieux » n’est pas le mot, car je trouve que « Fly Me to The Moon » reste l’une des nouvelles les plus ambitieuses du recueil, mais disons… d’une envergure différente. Il y avait tout un univers à développer derrière.

 

D’autres personnages me sont apparus, d’autres idées, d’autres rues, d’autres bâtiments, d’autres époques, aussi, surtout. Alors, j’ai proposé l’idée d’un recueil à mon éditeur, comme ça, sans trop y croire d’ailleurs – même si, au fond de moi, j’espérais une réponse positive ! – et il se trouve qu’il a accepté. À partir de là, j’ai travaillé sur une table des matières détaillée, validée à son tour, et une fois le contrat signé, je n’avais « plus qu’à » me lancer dans la rédaction du projet, ce qui m’a pris quelques mois.

 

Le fait de travailler nouvelle par nouvelle m’a finalement paru presque plus simple à gérer que le « grand tout » d’un roman, même si j’ai choisi d’adopter un fil rouge pour ce recueil. Toutes les nouvelles ne sont pas déconnectées les unes des autres. On retrouve parfois certains personnages dans des rôles d’importance différente, il y a tout de même une chronologie établie, etc.

 

F. R. : Sur votre site, vous mentionnez le « Projet Canada », mais cela fait quelque temps qu’il n’y a pas eu de nouvelles à son propos… Qu’en est-il de ce projet, qui selon la photo que vous avez publiée en indice, aurait un lien avec Montréal ?

 

E. C. : Alors, le projet Canada est toujours en phase de développement ! C’est en fait celui que j’ai renommé Phantom Dust (simple nom de code sous forme de clin d’œil à un jeu vidéo, même si le roman n’a aucun rapport avec) lorsque j’en parle. Il est en fait écrit de concert avec un éditeur (différent des Éditions de l’Instant ou des éditions Critic) qui valide chaque étape, mais comme rien n’est encore signé officiellement, je préfère ne pas évoquer le projet trop souvent.

 

Cela dit, j’espère pouvoir communiquer dessus de façon plus « ouverte » bientôt, évidemment ! Mais, oui, il existe un fort lien avec Montréal, puisque l’intrigue de ce roman se déroule justement à cheval entre Montréal et Québec. On est dans le fantastique gentiment horrifique (j’aime bien citer Scooby-Doo comme référence, même si c’est réducteur), avec un cadre tout à fait contemporain. Pas de monde imaginaire, etc. C’est votre, notre Montréal.

 

F. R. : Vous annoncez plusieurs projets à venir sur votre site, et vous devez donc être bien occupé ! Comment faites-vous pour ne pas mélanger chacun des univers de ces projets ? Préférez-vous que chacun de vos projets vous amène à faire découvrir à vos lecteurs des mondes différents, ou aimez-vous plutôt creuser le même monde ?

 

E. C. : S’il y a une chose que je peux affirmer sans risque de me tromper ou plutôt d’en faire trop, c’est que je suis bien occupé.

 

Là encore, je ne crois pas avoir de méthode particulière. Mes écrits sont suffisamment différents, il me semble, pour ne pas se chevaucher. Donc, on va dire que la séparation se fait de façon tout à fait naturelle à mes yeux.

 

Je n’ai pas vraiment non plus de préférence ! J’aime aborder des territoires vierges et j’ai aussi plaisir à retrouver certains univers de temps en temps. Notamment Célestopol par exemple, qui représente typiquement le genre de cadre qui, à mon sens en tout cas, possède un terreau riche qui ne demande qu’à produire de nouvelles histoires. D’ailleurs, j’ai déjà commencé à écrire de nouveaux textes situés là-haut.

 

Donc, voilà, en résumé, j’aime les deux !

 

À propos d’un peu de tout… !

 

F. R. : Comment trouvez-vous le temps d’écrire, de traduire des œuvres, et de vous occuper d’Elbakin.net, en plus d’y contribuer en tant que rédacteur ?

 

E. C. : En général, je ne le trouve pas, c’est lui qui me trouve, si je puis dire ! Disons que mes journées sont bien remplies, c’est certain. Souvent, mon rythme de travail suit un rythme cyclique, mais dernièrement, avec une activité d’auteur qui prend de l’ampleur, on va dire que le rythme s’est encore accéléré et surtout, devient de plus en plus stable dans la durée. Je n’ai plus vraiment de trou dans mon emploi du temps. Surtout ces dernières semaines, où je me retrouve à devoir gérer une traduction et l’écriture d’un roman de front.

 

Ce n’est pas toujours évident à gérer au quotidien, d’autant que je manque encore d’expérience, mais j’essaie de toujours me dire qu’il vaut mieux avoir trop de choses à faire que de se tourner les pouces en attendant que le temps passe, sans perspective.

 

F. R. : Vous êtes passé de quelqu’un qui critique les œuvres d’autres auteurs à quelqu’un dont ses propres œuvres sont critiquées – et qui continue de faire de la critique. Est-ce que l’un affecte l’autre, maintenant ?

 

E. C. : Disons que dans la mesure du possible, j’essaie de ne plus chroniquer d’auteurs français/francophones. Ou alors, uniquement si j’ai aimé le roman en question. Je me suis vite rendu compte que l’inverse n’était pas tenable, ni même souhaitable. Même si comme je l’expliquais plus tôt, on peut ne pas apprécier un roman pour toutes les bonnes raisons du monde, ce sera difficile à faire comprendre à votre voisin de table sur un salon par exemple. On se retrouve à la fois juge et parti, qu’on le veuille ou non.

 

Du coup, je me concentre sur les ouvrages étrangers et donc des traductions. Encore que là aussi, on pourrait m’accuser de juger du travail de traduction de mes pairs, même si à vrai dire, je m’abstiens de tout commentaire à ce sujet en général, sauf, là encore, pour en dire du bien. C’est toujours plus simple de fonctionner ainsi, il faut bien l’avouer. Et dans le cas contraire, eh bien, même si je n’en parle pas, ce n’est pas forcément que je n’ai pas aimé, autant le préciser !

 

Crédit photo : Festival des Imaginales

 

F. R. : Vous vivez à Québec depuis peu : avez-vous un regard particulier sur l’imaginaire québécois ? Êtes-vous lié à la communauté SFFQ (science-fiction et fantastique québécois) ?

 

E. C. : On va dire que j’ai un regard neuf, et, je l’espère, une attitude ouverte ! Cette année, je suis allé faire un tour au Congrès Boréal qui se tenait justement à Québec et j’en suis ressorti avec des impressions un peu partagées, mais, c’est le cas aussi de n’importe quelle manifestation en France !

 

Donc, pour le moment, je découvre, sur la pointe des pieds. Et je ne me considère pas vraiment lié à la communauté, malheureusement. Mais, pour le coup, c’est essentiellement de ma faute ! Je n’ai pas pris le temps – encore lui ! – de vraiment me pencher sur la question alors que je sais que la scène québécoise est riche de talents variés. J’espère là encore avoir l’occasion de le découvrir de mes propres yeux, notamment dans les mois à venir, puisque l’on m’a proposé de rejoindre le comité de sélection du Prix des Horizons imaginaires justement, il y a quelques semaines. Voilà qui devrait me permettre de me plonger dans tout un tas de lectures passionnantes !

 

F. R. : Envisagez-vous ajouter un autre chapeau à votre carrière déjà bien remplie ?

 

E. C. : Alors, voyons voir… Je ne sais pas encore ! Pour l’instant, on va dire que je n’ai pas vraiment le temps (désolé si je me répète…) ne serait-ce que d’envisager la question ! Mais si je devais choisir de prendre une casquette supplémentaire à me mettre sur la tête, je crois que je choisirai, sans hésiter, celle de scénariste de bandes dessinées.

 

En fait, c’est un rêve de longue date, car je suis aussi un grand amateur de BD et j’ai eu l’occasion de le toucher du doigt avec une petite bande dessinée réalisée pour Célestopol, et réservée à ceux qui avaient bien voulu précommander le recueil.

 

Ce fut d’ailleurs l’occasion de travailler avec l’une de vos compatriotes, puisque la dessinatrice de cette histoire courte est québécoise : Marlène Blanchette, que vous connaissez peut-être sous le pseudonyme d’Em (page Facebook). Disons simplement que ce fut une superbe expérience et que je croise les doigts en espérant la prolonger bientôt !

 

Car, voilà, c’est sans doute l’une de mes envies les plus proches de ce que l’on peut considérer comme un rêve ou un but professionnel, scénariser de la bande dessinée. Et puis, il faut bien l’avouer, c’est nettement plus rapide – en tout cas, de mon expérience – de scénariser un album entier que d’écrire un roman.

 

F. R. : Pour finir, la question piège : quelles lectures recommanderiez-vous à des lecteurs de SFF de mon âge (16-20 ans), qui sont entrés depuis peu dans les genres de l’imaginaire ?

 

E. C. : Il y a tant de bonnes lectures potentielles ! Je considère en tout cas que l’on n’est pas obligés de passer par les classiques, ou, en tout cas, les prétendus classiques du genre. (Je vise volontairement les Feist, Brooks, etc.) Je ne dis pas qu’il n’est pas intéressant qu’un roman soit accessible, mais, selon moi, ce n’est pas ce qui devrait définir sa mise en avant. Entre un roman accessible mais objectivement moyen et un autre plus exigeant – en apparence – mais aussi plus gratifiant à la lecture, j’aurais toujours tendance à recommander celui qui demandera un peu plus d’efforts de la part du lecteur. Ce sont d’ailleurs souvent des ouvrages un peu moins connus, ce qui ne signifie pas qu’ils sont moins bons, justement.

 

Bref, j’ai déjà trop parlé, et ce n’était pas le but de votre question ! Quels titres pourrais-je vous recommander, pour en revenir au sujet ? On va dire que la liste potentielle est longue !

 

Si vous ne l’avez pas déjà lue, je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans la trilogie À la croisée des mondes de Philip Pullman, qui pour moi s’adresse aux lecteurs de tous âges, pas forcément seulement aux jeunes lecteurs. Pour le coup, c’est un classique indémodable.

 

Plus récent, je pourrais citer n’importe quoi écrit par Aurélie Wellenstein par exemple, ou bien encore par Estelle Faye, si je devais citer deux auteures françaises. Je pourrais aussi ajouter les ouvrages de China Miéville, que ce soit Lombres pour les plus jeunes ou bien le classique Perdido Street Station. L’un de mes grands plaisirs de lecteurs, mais qui ne doit pas être très facile à trouver, c’est La Cité des Saints et des Fous de Jeff VanderMeer. Si, depuis, l’auteur a connu le succès grand public, ce ne fut pas le cas de cet ouvrage-là, qui n’a pas vraiment rencontré son lectorat pour le coup, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais vraiment, si vous avez envie de découvrir une cité à nulle autre pareilles, je ne peux que vous encourager à sauter le pas.

 

Attention, vous avez parlé de question piège, mais c’est peut-être une question piège pour vous en réalité, car je pourrais continuer longtemps ! Et mentionner des auteurs comme Carlos Luis Zafon, Patrick Ness, Christelle Dabos, etc.

 

En tout cas, je pense sincèrement que toutes les références que j’ai pu citer restent abordables, même pour des lectrices et des lecteurs qui ne sont pas, ou pas encore, de grands habitués de la SF et de la Fantasy. Toutes ne sont en revanche pas extrêmement récentes, mais je ne crois pas que cela constitue un frein quand on est motivé !

 

***

 

Je tiens à remercier Emmanuel Chastellière de m’avoir accordé cette entrevue et d’avoir pris le temps de répondre à toutes mes questions ! N’hésitez pas à poursuivre la discussion dans les commentaires et, si vous êtes curieux et avez envie d’en savoir davantage sur ses projets, prenez le temps de visiter son site Web !

 


 

Francesca est une étudiante passionnée d’à peu près tout ! Si elle n’est pas en train de lire, on peut la retrouver en train de faire du sport – la course et la natation sont ses préférés -, de regarder des films sur Netflix ou de planifier son prochain voyage. Rarement sans son latte à la main, elle est toujours à la quête de nouveaux cafés où elle peut « étudier », c’est-à-dire ouvrir ses cahiers, les laisser en plan, puis se consacrer à la lecture d’un bon roman (très probablement du Ursula Le Guin ou quelque chose de semblable).

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