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Posté par le 4 Déc, 2018 dans Romans et bandes dessinées | 5 commentaires

Je lèverais mon chapeau si la bourrasque ne l’avait pas déjà emporté

Je lèverais mon chapeau si la bourrasque ne l’avait pas déjà emporté

 

Par Daphnée Lopresti

 

Lorsque j’ai appris qu’à la revue électronique des Horizons imaginaires, on préparait un dossier spécial sur la linguistique et l’imaginaire, j’ai tout de suite pensé à La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, un roman originalement paru en 2004 aux éditions La Volte, mais dont j’ai lu une réédition récente en Folio SF. Le livre et l’expérience que j’ai vécue à sa lecture m’ont semblé s’inscrire tout naturellement dans la thématique, tant par le style de l’auteur que par l’espèce de barrière linguistique que j’ai rencontrée autour de ce livre.

 

Il y a un an, à quelques semaines près, j’ai découvert ce roman-épopée grâce à un échange de cadeaux (des livres, évidemment!) organisé par l’équipe de la rédaction des Horizons imaginaires. C’est Amalia qui l’avait « glissé sous notre sapin », parmi un lot généreux d’œuvres provenant des quatre coins des mondes de l’imaginaire. Ce livre aux allures de quête philosophique et à la frontière entre la science-fiction et la fantasy m’a beaucoup marquée.

 

Il m’a atterri entre les mains à un timing parfait : le début du mois de décembre est certainement le meilleur moment de l’année pour lire cette grande œuvre dont les preuves ne sont plus à faire. Alors que nous sentons parfois les liens qui nous unissent les uns aux autres s’effilocher durant cette période reconnue pour ses temps d’étude intense et ses soirées de plus en plus sombres, La Horde du Contrevent nous rappelle qu’une grande quête nous unit malgré tout : la recherche d’un but et de sens. Sov, scribe et principale voix de la narration polyphonique du roman, le reconnait lui-même : « La solitude n’existe pas. Nul n’a jamais été seul pour naître. La solitude est cette ombre que projette la fatigue du lien chez qui ne parvient plus à avancer peuplé de ceux qu’il a aimés, qu’importe ce qui lui a été rendu. »

 

Crédit: Daphnée Lopresti

 

Je me rappelle avoir marché plusieurs fois dans le climat aberrant de nos hivers québécois et avoir senti une connexion toute particulière avec les courageux personnages du roman. L’objectif de leur quête improbable est de remonter vers la source du vent brutal qui déchire leur monde. Générateur de toutes les angoisses et merveilles du roman, le vent est aussi pour eux la source de la vie et du mouvement. Il n’y a probablement aucun mot se rapportant au champ lexical du vent que Damasio n’a pas exploité à son plein potentiel. Aucun. À ce lexique déjà riche s’ajoutent les douzaines de néologismes éoliens qu’il a semés dans son texte, comme si sa maitrise du vocabulaire francophone, sublime en soi, ne suffisait pas à décrire le vent qui module l’existence des Hordiers.

 

Ma plus grande déception a été de ne pas pouvoir partager cette œuvre avec mes amis anglophones, ce qui ne m’a pas empêché de leur vanter longuement le roman que je trimbalais partout avec moi. Tant et si bien que l’un d’entre eux en a acheté un exemplaire. Je l’avais averti de ne pas le faire! Malgré sa compréhension du français franchement pas si mal, le malheureux s’est buté à un mur. Impossible pour lui de savourer les palindromes et les passages poétiques de Damasio. Et je comprends pourquoi le texte a été décrit par certains autres blogueurs comme élitiste[1] et inaccessible : en un sens, ce n’est peut-être pas totalement faux, malgré tout le bien que j’en pense. De plus, il n’en existe pour le moment pas de traduction anglaise, même s’il y en a bien une en italien. Je n’imagine même pas le grand tour de force du traducteur, puisque le texte original de La Horde du Contrevent contient une vingtaine de palindromes, ainsi que plusieurs passages très ancrés dans la syntaxe et la grammaire françaises et « éoliennes »!

 

Crédit: Daphnée Lopresti

 

Mais je vous laisse avec ceci : pouvoir partager une œuvre avec des personnes dont on respecte l’opinion a une grande valeur. Cela permet souvent de donner un sens nouveau à ces œuvres et d’affirmer les liens qui nous unissent, ces mêmes liens qui nous permettent de comparer et d’ajuster les lentilles que nous utilisons pour évaluer un roman. J’espère que la récente parution d’une adaptation en bande dessinée de La Horde du Contrevent par Éric Henninot la rendra plus accessible aux lecteurs de toutes les langues et de tous les horizons. Je ne l’ai pas encore lue, mais les commentaires sont prometteurs!

[1] Anassete , usagers de SensCritique et quelques autres…

5 Commentaire

  1. Perso, mon palindrome préféré de tous les temps, c’est « Engage le jeu que je le gagne » ! Dans le contexte où il est dit, c’est juste par-fait ! 😀

  2. J’ai adoré ce livre moi aussi, avec un bémol cependant : l’auteur aurait pu mettre le nom des personnages au lieu d’un simple signe de ponctuation au début de chaque section pour nous rappeler qui narrait. Les cinquante premières pages (le temps que j’apprenne par coeur les signes de tout le monde) m’ont paru pénibles. Dans un roman où la langue est aussi prenante, c’est dommage de s’interrompre pour consulter une liste!

    • C’es bien vrai, j’ai aussi trouvé qu’il fallait beaucoup de détermination pour commencer le roman. Mais ça en vaut tellement la peine!

  3. Je suis contente que tu aies aimé le roman Daphnée! Jusqu’à aujourd’hui c’est encore un de mes romans préférés, c’est une vraie joie de le lire 😀

    • Merci encore pour cette incroyable découverte!

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